lundi 15 septembre 2008

Rêves de millions

Philippe est SDF depuis deux ans maintenant.
La "chute classique".
Jalonnée par toutes les étapes "convenues" de ce genre de "catastrophe humaine".

L'emploi qu'on perd.
Puis le logement.
Et les liens familiaux qui se distendent, peu à peu.

"Parce que, franchement, à bien y réfléchir, il y est bien pour quelque chose.
Parce que franchement, NOUS aussi, on a NOS problèmes..." ont fini par penser, puis dire clairement, les dernières personnes qui lui tendaient la main.

C'est lui qui la tend la main, aujourd'hui.
Aux feux rouges.
Et à chaque regard croisé, Philippe est persuadé qu'il n'y a rien à faire.
Parce que des types comme David le regarde à peine...

En même temps, c'est vrai qu'on ne peut pas le blâmer David.
Cela fait maintenant un an qu'il pointe à l'ANPE.
Six mois que les regards du conseiller qui le suit sont de plus en plus chargés de reproches.
Sans parler des déclarations du gouvernement.
Et des lois qui vont avec.
Parce que s'il est dans cette situation, "A bien y réfléchir, il y est bien pour quelque chose. Parce que franchement du travail, il y en a..."

Certes, pas un qui ne corresponde à celui qu'il pensait obtenir avec sa licence, et les trois années d'études qui ont suivi l'obtention de son baccalauréat.
Certes à deux heures de chez lui.
Aller.
Certes, bien moins payé que celui qu'il a dû quitté à la fin du poste en CDD qu'il occupait jusque là.
Alors ce job au Mc Do, il va finir par l'accepter.
Même si Ali, le manager qui est chargé de son entretien d'embauche n'en à rien à foutre de ses jérémiades...

C'est vrai qu'Ali a de quoi être un peu aigri.
Lui qui a fréquenté les bancs des plus hautes écoles de commerce, occuper un poste de manager dans une chaîne de restauration rapide lui paraît à près aussi bandant que Nadine Morano qui "se la donne grave" sur du R&NB.
Et payé au lance-pierre, de surcroît.
Le poste.

Lui qui rêvait d'en avoir "un à très hautes responsabilités" dans une multinationale de l'assurance ou du secteur bancaire...
Ali se retrouve désormais à la tête d'une équipe d'étudiants, bardés de diplômes, qui sert des repas aux commerciaux des boîtes en question.

Qui regarde à peine les membres de son équipe.
Qui à l'instar de Christian pense qu' "A bien y réfléchir, z'avaient qu'a être des winners comme NOUS, parce que franchement, si tu la veux, ta chance tu l'as..."

D'ailleurs, il est en train de la saisir la sienne. Il se défonce au boulot.
Comme il le fait depuis dix ans qu'il bosse pour cette grande boîte d'assurances qui l'emploie.
Qui fait 20 millions de bénéfices.
Oui.
DE BENEFICES
.

Mais son responsable de secteur vient de lui annoncer que les orientations de la "boîte" sont claires:
En faire 30.
Pour résister à la concurrence.
Pour ne pas être "Opéable".
Pour ne pas risquer le rachat par un concurrent.

Et que du coup, "on" réduit les coûts.
Salariaux, aussi.
Surtout.
Et que du coup, "on" délocalise. Quitte à se séparer d'une grande partie du personnel.
Devenue trop chère.

Mais LUI, cela ne LUI arrivera pas.
"A bien y réfléchir, franchement, si on veut devenir ZE BOSS, on peut".

Parce que Christian, il l'a lu, LUI, l'étude sur les revenus des patrons, publiée par "L'expansion", qui, pour une fois, prend en compte "le salaire fixe, le variable, les stock-options, ainsi que les dividendes issus des actions de la société qu'ils dirigent et les jetons de présence alloués par d'autres sociétés du CAC 40."
Un truc pointu.

Et les résultats de l'étude en question le font rêver: +58 % d'augmentation en 2007.
Il a même baver sur les revenus des 10 premiers.


Alors, oui, LUI, il continue à y croire.

Malgré les millions de SDF qui crèvent la gueule ouverte comme Philippe.
Malgré les millions de chômeurs qui crèvent à petit feu comme David.
Malgré les millions de salariés surexploités qui crèvent de rage comme Ali.

Malgré les millions d'humains broyés par un système de merde qui ne repose que sur la division et l'envie.
Et l'exploitation outrancière de ces deux concepts.

Par une poignée d'enculés, qui n'ont plus d'Humain que l'apparence.


Keny Arkana - La rage du peuple sélectionné dans N.C.


2 commentaires:

Leptitbenji a dit…

Beau billet, bien écrit, et qui décrit bien le mal actuel de notre société.

Bon retour au blog!

Wooder a dit…

Un beau grand billet à la Infocrate, ça se refuse jamais !

Ca fait du bien de constater qu'on est pas seuls.

 
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