samedi 21 février 2009

Aloïs, mon amour

" Quand j'étais petit, j'adorais le cirque, et ce que j'aimais par-dessus tout, au cirque, c'étaient les animaux. L'éléphant en particulier me fascinait; comme je l'ai appris par la suite, c'était l'animal préféré de tous les enfants. Pendant son numéro, l'énorme bête exhibait un poids, une taille et une force extraordinaires... Mais tout de suite après et jusqu'à la représentation suivante, l'éléphant restait toujours attaché à un petit pieu fiché en terre, par une chaîne qui retenait l'une de ses pattes prisonnière.

Or ce pieu n'était qu'un minuscule morceau de bois à peine enfoncé de quelques centimètres dans le sol. Et bien que la chaîne fût épaisse et résistante, il me semblait évident qu'un animal capable de déraciner un arbre devait facilement pouvoir se libérer et s'en aller.

Le mystère reste entier à mes yeux.

Alors, qu'est-ce qui le retient?
Pourquoi ne s'échappe-t-il pas?

A cinq ou six ans, j'avais encore une confiance absolue dans la science des adultes. J'interrogeai donc un maître, un père ou un oncle sur le mystère du pachyderme. L'un deux m'expliqua que l'éléphant ne s'échappait pas parce qu'il était dressé.

Je posai alors la question qui tombe sous le sens:
"S'il est dressé, pourquoi l'enchaîne-t-on?"

Je ne me rappelle pas qu'on m'ait fait une réponse cohérente. Le temps passant, j'oubliai le mystère de l'éléphant et de son pieu, ne m'en souvenant que lorsque je rencontrais d'autres personnes qui un jour, elles aussi, s'étaient posé la même question.

Il y a quelques années, j'eus la chance de tomber sur quelqu'un d'assez savant pour connaître la réponse:


L'éléphant du cirque ne s'échappe pas parce que, dès son plus jeune âge, il a été attaché à un pieu semblable.

Je fermai les yeux et j'imaginai l'éléphant nouveau-né sans défense, attaché à ce piquet. Je suis sûr qu'à ce moment l'éléphanteau a poussé, tiré et transpiré pour essayer de se libérer, mais que, le piquet étant trop solide pour lui, il n'y est pas arrivé malgré tous ses efforts.
Je l'imaginai qui s'endormait épuisé et, le lendemain, essayait à nouveau, et le surlendemain... Et les jours suivants... Jusqu'à ce qu'un jour, un jour terrible pour son histoire, l'animal finisse par accepter son impuissance et se résigner à son sort.
Cet énorme et puissant pachyderme que nous voyons au cirque ne s'échappe pas, le pauvre, parce qu'il croit qu'il en est incapable.
Il garde le souvenir gravé de l'impuissance qui fût la sienne après sa naissance.
Et le pire, c'est que jamais il n'a sérieusement remis en question ce souvenir.

Jamais, jamais il n'a tenté d'éprouver à nouveau sa force... "

Jorge Bucay,
extrait de "Laisse moi te raconter... Les chemins de la vie".

5 commentaires:

Zelittle a dit…

Très beau texte.
Chacun y trouvera son sens.

celeste a dit…

superbe métaphore!

Je viens de publier un texte, j'y ai inséré les liens que tu as déposé dans le fil de com du précédent. Tes textes illustraient parfaitement mon propos.

Infocrate a dit…

@Zelittle
Oui, c'est un peu le but!
Apparemment, Jorge Bucay est psy (entre autres choses) et a recours fréquemment à ce genre de "petites histoires" dans le cadre de son boulot.

Je trouvais surtout que c'était approprié à l'approche du 19 MARS ;-)

@Celeste
Merci pour le texte, les liens, les compliments.
Merci quoi! :-))

Bulle a dit…

Ou comment avec un petit piquet brimer la créativité...
En ce qui te concerne elle est stimulée et stimulante ;)
bises Monsieur Loyal & hOmme en coulisse ^^

Infocrate a dit…

Apparemment, certains commencent à vouloir éprouver à nouveau la solidité de leurs entraves.

A demain, dans LA RUE!!!

 
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